Au Bon Zinc · Numéro 11
Ceux qui rallument sans faire de bruit
Juin 2026
Cette semaine, on s'arrête sur les comptoirs qui rouvrent, ceux qui ferment faute de bras, et ces petits objets qui ont connu plus de conversations que nous.
Le mot du patron
Il y a des villages où l'on mesure la santé du pays à des choses minuscules. Une porte ouverte à huit heures. Une machine qui chauffe. Deux retraités qui se disputent gentiment le journal. Une patronne qui sait qui prend un allongé, qui prend un demi, qui n'a besoin de rien mais passe quand même.
On parle souvent des cafés comme d'un décor, avec des mots un peu trop propres : patrimoine, convivialité, lien social. Au comptoir, on dit plus simple. On dit : « On se voit où ? » Et si la réponse existe encore, c'est déjà beaucoup.
Ce numéro 11 regarde trois adresses bien réelles. Une qui reprend vie dans le Calvados. Une qui s'éteint sur une île du Finistère. Une qui redonne un café à un village béarnais. Entre les trois, il y a toute l'histoire : tenir, transmettre, ne pas laisser le silence gagner.
Le Fayacain — 11 rue du Général Revel de Bretteville, Sainte-Honorine-du-Fay (Calvados)
À Sainte-Honorine-du-Fay, le rideau du Fayacain s'est relevé le samedi 23 mai 2026, après neuf mois de fermeture. Dans un bourg, neuf mois sans café, ce n'est pas un détail : c'est neuf mois sans le petit bruit du matin, sans le tabac pris en passant, sans la phrase lancée depuis la porte.
La nouvelle patronne, Angélique Lemazurier, n'arrive pas de nulle part. Les articles locaux racontent qu'elle a grandi dans la commune jusqu'à ses 19 ans et qu'elle a passé plus de vingt ans dans le commerce avant de reprendre ce bar-tabac-presse. L'ancien établissement, connu comme le Bar des Sportifs, avait été placé en liquidation judiciaire. Elle garde les services qui font tenir l'endroit : bar, tabac, presse, jeux, relais colis, dépôt de pain, petite restauration et terrasse.
Ce qui frappe, dans les récits de réouverture, c'est moins la liste des prestations que la scène : la terrasse pleine dès le premier jour, les habitués revenus vérifier si la lumière est bien rallumée, la patronne qui veut un lieu « chaleureux et convivial ». Le nom, Le Fayacain, sonne comme un gentilé de comptoir : on n'y vient pas seulement boire, on y vient appartenir un peu.
Ar Ran An Tri Maen — Molène (Finistère)
Sur l'île de Molène, le comptoir de Céline Delhalle, Ar Ran An Tri Maen, devait fermer ses portes à la fin du mois de mai 2026, faute de repreneur. L'adresse est minuscule à l'échelle d'une carte, immense à l'échelle d'une île : un bar-tabac-presse, un point Française des Jeux, de quoi prendre un verre, manger une crêpe ou simplement croiser quelqu'un quand le vent coupe les phrases en deux.
Ici Bretagne l'a résumée dans une formule de rideau baissé : « Je tourne la clé, clap de fin ». Derrière le comptoir, il n'y a pas seulement une affaire privée qui s'arrête. Il y a un service quotidien qui disparaît dans une commune insulaire, où chaque porte ouverte compte double.
La fiche communale présente Ar Ran An Tri Maen comme tabac, presse, souvenirs et crêperie. Autrement dit, le genre d'endroit où les usages se superposent : acheter le journal, retirer un jeu, attendre le bateau, prendre des nouvelles, rester cinq minutes de plus. C'est cela, la disparition d'un zinc : rarement un drame spectaculaire, plutôt une somme de contraintes humaines. Une saison courte, un repreneur absent, un commerce trop lourd pour une seule famille. Et un village qui perd son comptoir.
Le siphon d'eau de Seltz
Le siphon a longtemps eu l'air d'un petit extincteur élégant posé derrière le zinc. Verre épais, grille métallique parfois, tête de métal, bec courbé : on appuyait, et l'eau gazeuse jaillissait avec ce bruit sec qui donnait tout de suite de la tenue à un verre.
Avant les bouteilles en plastique et les sodas alignés en frigo, l'eau de Seltz était une affaire de comptoir. Elle allongeait les sirops, réveillait les apéritifs, calmait les vins trop sérieux. Dans les cafés, le siphon avait ce mélange très français de service et de spectacle : un objet utile, mais avec une petite mise en scène. On ne versait pas, on déclenchait.
Il raconte aussi une époque où le patron fabriquait une partie de l'ambiance avec ses gestes. Tirer un demi, essuyer une soucoupe, presser le levier du siphon : le café vivait par ces sons. Aujourd'hui, on le retrouve surtout chez les collectionneurs, dans les brocantes ou sur quelques comptoirs qui aiment garder un peu de théâtre. Un bon siphon, c'est une archive qui fait encore pschitt.
Le café communal — 125 Le Bourg, Castillon d'Arthez (Pyrénées-Atlantiques)
Cher ami,
Je t'écris de Castillon d'Arthez, petit village béarnais où l'on a décidé qu'un bourg ne devait pas seulement être traversé. En septembre 2024, la commune a ouvert un café communal au 125 Le Bourg, dans le même bâtiment que la mairie. L'annuaire officiel des entreprises le répertorie comme débit de boissons porté par la commune, et les médias locaux racontent que c'était le premier commerce ouvert au village depuis plus de trois décennies.
Le lieu tient dans une idée simple : redonner un prétexte pour se voir. Un café, un apéritif, un dépôt de pain, une petite épicerie, des horaires pensés pour les habitants. France 3 Nouvelle-Aquitaine a montré les premiers clients heureux de retrouver un comptoir ; Ouest-France a souligné le choix municipal, presque militant, d'éviter le village-dortoir.
Ce qui me plaît ici, c'est que le zinc n'est pas une affaire de nostalgie. Il est monté comme un équipement public, aussi concret qu'un banc ou une salle des fêtes. Sauf qu'au lieu d'attendre une réunion, il suffit de pousser la porte. Et parfois, pour sauver un village du silence, c'est exactement la bonne échelle.
Amitiés du Béarn.
La phrase du numéro
“Je tourne la clé, clap de fin.”
Céline Delhalle, patronne d'Ar Ran An Tri Maen à Molène, dans le reportage d'Ici Bretagne publié le 31 mai 2026.
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