Au Bon Zinc · Numéro 12
Ceux qui gardent le comptoir debout
Juin 2026
Cette semaine, on s'arrête à Brest devant un bar-tabac qui a changé de mains, à Coglès où un commerce cherche son prochain souffle, et à Montertelot, petit bourg breton où le comptoir a repris la lumière.
Le mot du patron
Il y a un truc qu'on oublie quand on parle des cafés : un comptoir, ce n'est jamais seulement un meuble. C'est une promesse. Tu pousses la porte, tu sais à peu près ce que tu vas trouver : une machine qui chauffe, deux voix qui se répondent, quelqu'un qui lit le journal sans vraiment le lire, et le patron qui a déjà vu que tu étais entré.
Quand un bar ferme pour travaux, le quartier retient son souffle. Quand une gérante annonce son départ, les clients font semblant de plaisanter, mais ça serre un peu. Quand un village rouvre son bar-tabac après des mois de rideau baissé, on comprend que la vraie inauguration, ce n'est pas le ruban : c'est le premier café servi trop chaud, avec trois nouvelles déjà échangées.
Ce numéro 12 parle de ces moments-là. Pas les grandes annonces. Les passages de relais. Les lieux qui tiennent parce que quelqu'un accepte encore de se lever tôt, d'écouter fort, et de remettre les verres à leur place.
Le Score — 3 place des FFI, Lambézellec, Brest (Finistère)
À Lambézellec, quartier nord de Brest, Le Score a tout du café qui ne fait pas semblant : bar-tabac, Loto, FDJ, PMU, un comptoir, des pompes à bière, une salle à l'étage et cette fonction très précise qu'ont les institutions de quartier : absorber les débuts de journée, les soirs de match, les cafés d'enterrement et les nouvelles qui circulent plus vite que les bus.
Le lieu a changé de mains début janvier 2025. Nadia Fieurgant, Brestoise de 54 ans, et son fils Nicolas Hervé, 28 ans, ont succédé à Sylvain Le Tallec, qui tenait l'établissement depuis le 1er juillet 2006. Le Score a fermé sept semaines pour travaux, puis a rouvert le jeudi 27 février 2025 à 7 h. Dans l'article de Côté Brest, on voit presque la scène : rideau encore aux deux tiers baissé, cartes des boissons posées sur les tables neuves, salariés et fournisseurs qui passent, et Nadia derrière les pompes à bière.
Ce qui compte ici, ce n'est pas que l'intérieur ait été « refait du sol au plafond ». C'est qu'on ait gardé l'usage : la partie tabac-Loto-PMU d'un côté, le bar de l'autre, un grand écran pour les événements sportifs, des jeux à disposition, une salle où l'on peut aussi se réunir. La modernisation n'a pas gommé le rôle du lieu. Elle l'a remis d'aplomb. Un vrai zinc de quartier, avec son nouveau comptoir sur le côté, prêt à reprendre les conversations là où elles s'étaient arrêtées.
La Tanière des Portes du Coglais — Coglès, Les Portes du Coglais (Ille-et-Vilaine)
À Coglès, dans la commune nouvelle des Portes du Coglais, La Tanière n'est pas seulement un commerce. L'article d'Actu la décrit comme supérette, bar, tabac, presse, mais la liste ne dit pas tout. On pouvait y faire son PMU, son loto, recevoir un colis, acheter son pain. Autrement dit : tout ce qui transforme une adresse en petit standard du village.
La gérante, Armelle Marie, avait repris l'établissement en juin 2023 avec l'idée d'en faire un lieu convivial. Elle a tenu la promesse à coups de soirées à thème, concours de palets, belote, retransmissions de foot et de rugby. L'an dernier, il y avait même un flipper, un baby-foot et des fléchettes. Voilà le genre de détails qui ne pèsent rien dans un bilan comptable, mais beaucoup dans la mémoire d'un bourg.
Le 27 mai 2026, Actu annonçait que La Tanière cherchait un repreneur : Armelle Marie doit cesser son activité dans quelques mois pour raisons personnelles, et la commune veut poursuivre la dynamique. Le fonds de commerce est à reprendre ; les candidatures pouvaient être déposées jusqu'à la fin juin 2026. Donc prudence : au moment où l'on écrit ces lignes, la disparition n'est pas actée. Mais le risque est là, suspendu au prochain dossier. Et dans un village, un comptoir qui attend son repreneur, c'est déjà un silence qui commence.
Le zinc lui-même
On dit « le zinc » comme on dit « le comptoir », et c'est déjà toute une histoire de bistrot. Le mot a fini par désigner l'endroit où l'on s'accoude, où l'on commande debout, où l'on parle plus vite qu'à table. Pourtant, le vrai vieux comptoir de café n'était pas toujours en zinc. Les Ateliers Nectoux, spécialistes français du comptoir traditionnel, rappellent que cette grande spécialité apparaît au XIXe siècle et qu'elle est couramment surnommée « le Zinc » alors qu'elle est souvent en étain.
Pourquoi l'étain ? Parce que c'est un métal souple, sain, agréable au toucher, qui prend la patine des jours. Il garde les traces sans avoir l'air sale : les ronds de verre, les coups de chiffon, la lumière du matin. L'INA rappelait, dans un reportage sur les ateliers landais, que les comptoirs de bars et de restaurants font partie de la culture française, au point que quelques artisans continuent d'en fabriquer pour des bistrots bien au-delà de Paris.
Au fond, le zinc est moins un matériau qu'une posture. Debout, coude posé, monnaie dans la main, phrase courte. Il oblige à ne pas s'installer tout à fait, donc à rester disponible : pour repartir travailler, pour saluer le voisin, pour écouter une brève. C'est peut-être pour cela qu'on l'aime. Une table isole. Le zinc rassemble.
Framboise et Cacahuète — rue de l'Oust, Montertelot (Morbihan)
À Montertelot, 375 habitants selon l'article du Ploërmelais, le bar-tabac de la rue de l'Oust avait fermé en mars 2025. Il s'appelait K9. Il a rouvert début janvier 2026 sous un nom qui ne ressemble à aucun autre : Framboise et Cacahuète. Rien que ça, on a envie de pousser la porte pour vérifier.
La nouvelle responsable, Françoise Jaga, 35 ans, native d'Augan, connaît les bars et la restauration pour y avoir travaillé depuis au moins dix-huit ans, notamment à Josselin et Taupont. Elle a refait le lieu en une semaine avec l'envie d'en faire un bar à son image. Le commerce se trouve à quelques pas du canal de Nantes à Brest : on imagine les vélos, les promeneurs, les gens du bourg qui viennent pour le pain, puis qui restent pour le café.
Ce qui fait carte postale, ici, ce n'est pas un décor fabriqué. C'est le mélange des services : bar-tabac, dépôt de pain et de viennoiseries, huîtres du dimanche matin sur commande, horaires qui s'ajustent à la fréquentation. En juin 2026, la commune annonçait même Framboise et Cacahuète parmi les points de restauration de la Fête de la musique, aux côtés du restaurant L'Écluse et d'un food-truck. Voilà un comptoir qui n'est pas seulement rouvert : il a repris sa place dans le programme du village.
La phrase du numéro
“Vous allez nous manquer, c'est dommage.”
Clients de La Tanière des Portes du Coglais, rapporté par Actu.fr / La Chronique Républicaine le 27 mai 2026, après l'annonce du prochain départ d'Armelle Marie.
Ce n'est pas une phrase spectaculaire. C'est même pour ça qu'elle fait mouche. Dans un café, les grandes déclarations sonnent souvent faux. Les vraies phrases tiennent dans un souffle. « Vous allez nous manquer », c'est tout : pas de concept, pas de patrimoine, pas de grand discours sur le lien social. Juste des gens qui comprennent qu'ils ne vont peut-être plus trouver, au même endroit, le pain, le loto, le colis, le café, le bonjour, et cette petite habitude de passer sans avoir vraiment quelque chose à faire.
Un comptoir sert à ça aussi : permettre aux pudeurs de parler court.
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