Au Bon Zinc · Numéro 15

Un village sans bar

Octobre 2026

Cette semaine, on passe par Monteneuf, dans le Morbihan, où le seul café du bourg ferme définitivement ; par Villedieu-la-Blouère, dans les Mauges, où deux anciens de l'île d'Oléron rouvrent le bar du village ; et par Fraisans, dans le Jura, où un patron de 87 ans paie l'électricité qui rallume son ancien comptoir.

Le mot du patron

Demandez à un habitant de combien de cafés était fait son village. Presque toujours, la réponse remonte à un chiffre précis : cinq ou six bistrots, une dizaine de commerces dans le bourg. Puis la liste descend, année après année, jusqu'à un, puis zéro. Cette semaine, on a croisé un septuagénaire de Bretagne qui résume ça en une phrase : un village sans bar, c'est un village qui meurt à petit feu.

Ce numéro 15 parle du prix du comptoir. Ce qu'il coûte quand il disparaît, à Monteneuf, où la mairie a préféré rompre le bail d'une gérante qui n'ouvrait plus. Ce qu'il coûte quand on le rallume, à Villedieu-la-Blouère, où un couple quitte l'île d'Oléron pour reprendre le bar d'un village des Mauges. Et ce qu'il coûte littéralement, à Fraisans, où l'ancien patron, 87 ans, a payé de sa poche l'électricité qui permet à son ancien café de rouvrir.

Un comptoir, ce n'est pas un commerce comme les autres : c'est celui dont la fermeture se voit de loin, vitrine baissée au milieu du bourg. Ça se mesure mal dans un bilan économique, et très bien dans une phrase d'habitué.


Le Ti'Rico, Villedieu-la-Blouère (Maine-et-Loire)

À Villedieu-la-Blouère, commune déléguée de Beaupréau-en-Mauges, entre Cholet et Nantes, le bar du bourg s'appelait Sango bar. Il a rouvert à la mi-août sous une nouvelle enseigne, Le Ti'Rico, tenu par Valentine Abelard et Adrien Delaborde. Elle a passé trois ans comme serveuse, lui cinq comme responsable de bar, tous les deux sur l'île d'Oléron. On quitte l'océan pour un village des Mauges, et c'est peut-être ça, la plus belle ligne du dossier : l'île a des saisonniers, le village a besoin de quelqu'un.

La mairie de Villedieu-la-Blouère, Maine-et-Loire
La mairie de Villedieu-la-Blouère, au cœur du bourg. Photo : Geoffrey Cosquer, Wikimedia Commons, CC0.

Le Ti'Rico a ouvert le 17 août 2026, et le programme est celui d'un vrai bar de bourg : karaoké, soirées fluo, snacking, petite restauration, et un dépôt de tabac à venir. Les grandes amplitudes horaires font partie de l'offre, ils y insistent dans la presse locale, parce qu'à la campagne le café est aussi une heure de passage, pas seulement un lieu.

Interrogés par Ouest-France un mois après l'ouverture, les deux patrons sont d'une prudence heureuse : « On est contents de reprendre ce bar et confiants. Depuis l'ouverture, nous avons déjà un bon retour de la part de nos clients. Nous accordons beaucoup d'importance à la convivialité, c'est important que nos clients se sentent bien ici. » Rien de spectaculaire, tout de solide : un couple, un commerce repris, des clients qui reviennent. C'est exactement comme ça qu'un comptoir survit.


Le Ker Adeline, Monteneuf (Morbihan)

À Monteneuf, 600 habitants entre Ploërmel et la forêt de Brocéliande, le seul café du bourg s'appelait Ker Adeline, du prénom de sa gérante, Adeline Roussel, une Normande de 32 ans arrivée un an plus tôt. Bar, relais Poste, le local appartenait à la commune. Fin juillet 2026, il a fermé définitivement : après une succession de fermetures non annoncées et de jours sans ouverture, le conseil municipal a rompu le bail. Sur la porte, un mot manuscrit scotché : « Fermeture exceptionnelle ». Il est resté.

Le bourg de Monteneuf et son église, Morbihan
Monteneuf, le bourg et son église. Photo : Yodaspirine, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Devant son conseil, le maire Yann Yhuel a raconté la fin sans détour : « Personne n'a été prévenu de cette énième fermeture. On a essayé de prendre des nouvelles. Pas de réponse au téléphone. Pas de réponse à nos messages. Pour nous, c'est terminé. » La gérante avait résumé son épuisement dans Ouest-France quelques semaines plus tôt : « Je n'ai pas réussi à concilier ma vie personnelle et ma vie professionnelle. Quelques galères m'ont déstabilisée. Et dans cette profession, ça ne pardonne pas. » Les deux phrases sont vraies en même temps, et c'est ça qui est dur : personne n'a trahi personne, et le café ferme quand même.

La chute raconte la suite de l'histoire mieux qu'un bilan. Avec le bar, la commune a perdu son point relais Poste : des habitants attendent encore des plis et des paquets restés à l'intérieur. Et un habitant, Gérard, 70 ans, s'est souvenu devant Ouest-France que le bourg comptait « cinq ou six bistrots » dans les années 1950, dont deux face à la mairie. Monteneuf avait déjà perdu son dernier bar en 2010, et la mairie avait racheté la licence IV pour éviter qu'elle ne remonte au contingent départemental. Cette fois, la municipalité cherche un gérant : deux propositions de reprise début septembre. L'aventure va repartir, espère le maire. On y reviendra.


Le sucrier à dominos

Sur le zinc, à côté du tiroir-caisse, il y a presque toujours eu cette boîte : le sucrier de comptoir, avec sa collerette de métal chromé, son couvercle à charnière, et les dominos calibrés dedans, que le cafetier pose à côté du café serré. Quand il prend la forme d'une sphère de verre, les marchands l'appellent boule à sucre, et beaucoup portent une marque engravée, du sucre à l'apéritif : c'est un des grands objets publicitaires du troquet.

Voilà le détail que l'on oublie : le sucre en morceaux est né au cabaret. Au XVIIIe siècle, les grandes maisons servaient le sucre en poudre dans des sucriers d'argent ; le morceau, lui, était « d'usage que dans les cabarets », présenté dans des récipients moins coûteux, note le lexicographe Gilliers dès 1768. L'objet du comptoir a précédé celui de la table. La betterave a fait le reste : Benjamin Delessert industrialise le sucre de betterave en 1812, Napoléon le fait chevalier de la Légion d'honneur, et pendant un siècle l'épicier casse à la main des pains de sucre pesant jusqu'à 15 kilos avant de pouvoir vendre le morceau calibré.

Le domino moderne date de 1949 : l'entreprise Louis Chambon met au point le moulage direct du sucre sous presses rotatives, et le comptoir reçoit des dominos réguliers, tous identiques, du n° 4 au n° 7. La variante industrielle suivante l'a un peu tué : les morceaux emballés un à un, « à titre hygiénique », pour les débits de boissons. Le sucrier a gagné une dernière revanche, au théâtre : dans Le Mariage de mademoiselle Beulemans (1910), dont l'action se joue dans une brasserie, toute une scène se règle autour du sien. « Est-ce qu'il y a du sucre dans le sucrier ? Oui, madame… seulement le couvercle était en bas… et les mouches ont été dessus. » Frottez avec une serviette. C'est de la comédie, et c'est du comptoir.


Le café des sports, Fraisans (Jura)

Je t'écris de Fraisans, 1 500 habitants dans le Jura, une ancienne cité du fer au bord de la Loue, entre Dole et Arbois. Au bord de la route qui traverse le bourg, sur le mur d'un café en bois que le père d'un des associés a construit lui-même, une enseigne neuve dit café des sports. Le lieu est plus vieux que l'enseigne : ce bar tournait depuis avril 1968, tenu par Joseph Vermot-Desroches, puis il a fermé en 2014, le local est devenu boutique de vêtements pendant dix ans, et depuis 2017, avec la fin de la brasserie d'en face, plus aucun débit de boissons au village.

Les forges de Fraisans, ancienne cité du fer du Jura
Fraisans, ancienne cité du fer : les forges qui ont fait le bourg. Photo : A.BourgeoisP, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

C'est là qu'intervient Alexandra Starck, 42 ans, qui vient de Besançon avec sa fille Clara et son gendre Baptiste. Ils ont tout refait à la main, le nettoyage, la peinture, nuit après nuit, dès qu'ils avaient un moment. Et Joseph, 87 ans, qui est resté propriétaire des murs, a réglé de sa poche la mise aux normes de l'électricité. De sa retraite de patron de café, payée en courant qui rallume le café. On ne s'invente pas continuateur comme ça.

Depuis l'ouverture, le café des sports tourne sept jours sur sept, de 8 h à 22 h, avec le restaurant du Fraisanois qui communique derrière. Et Joseph a dit à Le Progrès ce que tout le village pensait : « Ça fait plaisir ! Ça va remettre un peu de vie dans le village. » Trente-deux ans derrière ce comptoir, d'avril 1968 à sa retraite en 2000, et une phrase au présent. La carte postale de cette semaine est pour lui, et pour tous les anciens patrons qui n'ont pas vraiment levé le pied.


La phrase du numéro

« On mange comme à la maison mais on ne fait pas la vaisselle. »

Stéphane Dubourg, Bistrot du Clocher à Saint-Aubin-sur-Gaillon (Eure), Actu.fr, 7 novembre 2025.

La phrase est de Stéphane Dubourg, patron du Bistrot du Clocher, à Saint-Aubin-sur-Gaillon, dans l'Eure, en parlant de la cuisine familiale qu'il sert depuis l'automne dans l'ancien Café de l'Église du village. Ce café-là était fermé depuis 1981, quarante-quatre ans, et le local était devenu une habitation. La commune l'a racheté, et Dubourg, qui tient déjà le Terminus au Goulet depuis 2009, raconte qu'il a eu « un vrai coup de cœur pour le village et le commerce » dès une ouverture ponctuelle en novembre 2024. Il a mis, dit-il, tout son cœur dans le projet.

L'ordre des choses mérite le détour : le bar d'abord, l'assiette ensuite. Le bar a rouvert en octobre 2025 devant près d'une centaine d'habitants, le restaurant a suivi en décembre, menu du jour à 16,90 €, quarante couverts. Le maire, Philippe Doom, a mis un mot sur l'affaire : « Ce qui était important pour moi, c'était de créer un lieu de convivialité, de rencontres, et du lien social, ce qui manque beaucoup dans la société actuelle. C'est chose faite. » Quarante-quatre ans, c'est le délai de réserve le plus long que cette chronique ait croisé. À Saint-Aubin-sur-Gaillon, le comptoir a rouvert sans faire la vaisselle.

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